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| Des volontaires du 21e bataillon de sécurité originaires de Saint-Dizier. Plusieurs d'entre eux seront tués ou blessés un mois plus tard dans les rangs du 21e RIC. (Photo L. Fontaine). |
Le 15 novembre 1944, après un premier report de l'opération, les marsouins du 1er bataillon du 21e régiment d'infanterie coloniale se lancent à l'assaut du plateau dominant Pont-de-Roide (Doubs), dans le cadre de l'offensive de la 1ère armée française dans le Doubs. Pour la très grande majorité des hommes du chef de bataillon Gilles Pâris de Bollardière, il s'agit du baptême du feu puisqu'un mois plus tôt, ils n'étaient encore que des volontaires du 21e bataillon de sécurité (dit Bataillon de Chaumont) et de la Compagnie Max (Auberive) recrutés en Haute-Marne. Récit extrait de notre ouvrage "De la vallée de la Marne aux sources du Danube. Les volontaires haut-marnais du 21e régiment d'infanterie coloniale. 1944-1945".
15 novembre 1944
« Le temps est sombre mais les flocons ont cessé de tomber. La neige a même « un peu fondu », remarque le caporal Maire (1èe compagnie), empruntant le même sentier qui avait permis de conduire il y a deux jours le bataillon vers sa base de départ. « Arrivés à un endroit à peu près exempt de boue, ordre est donné de laisser sur place les sacs et les capotes. Tenue prescrite : imperméable et boîtes de rations K dans les poches de treillis » (Jean Maire). Comme il y a deux jours, l'installation se fait sans incident... et toujours sans aucune réaction allemande (il s'agit d'éléments de la 338e division d'infanterie du général Oschmann, tué la veille).
9 h 30 : l'artillerie française donne. A savoir le 2e groupe du RACM (plutôt que le 1er qui d'ordinaire appuie le 21e RIC), une compagnie américaine de mortiers chimiques et la CCI du régiment. Durée de la préparation : une demi-heure.
Lorsque la 3e compagnie s'élance, en tête, les tirs amis n'ont pas cessé. Ils sont sans doute à l'origine des premières pertes parmi les hommes du capitaine Jean Eon, dans le secteur de la 3e section : le sergent Michel Procot, chef du 7e groupe (originaire de Sainte-Savine, ce sous-officier de 20 ans vient de la Compagnie du Val), et le soldat Georges Duvaux, Meusien de Morley passé par le maquis Mauguet, tous deux blessés. Rapidement, les marsouins atteignent les fermes Grattery et Les Salliers. Celles-ci ont été détruites par les tirs et sont vides de tout occupant.
La 3e compagnie poursuit sa progression, en direction du bois Jeanney. Emmené par le sergent-chef bragard Raymond Landéville, le 7e groupe de la section Thouvenot/Thiabaud, à gauche du dispositif, se heurte bientôt aux Allemands retranchés dans un boqueteau, la Grande-Haie. L'ennemi dispose d'une mitrailleuse. « Nous sommes au contact à 70 m », note le journal du bataillon.
En quelques minutes, le groupe est décimé par les tirs de cette arme automatique. Le journaliste bragard Michel Bollot raconte : « Marcel Party (Saint-Dizier) reçoit une balle en pleine tête et est tué sur le coup. Jacquinot parvient à gagner une vingtaine de mètres. Il tente de s'abriter derrière une vache que l'artillerie a couchée, mais une balle tirée de 25 m le blesse grièvement à la tête. Bien que perdant son sang en abondance, Jacquinot réussit à se replier lentement tandis que Giron (Eurville) [Euville, commune de la Meuse] couvre sa retraite en ouvrant un violent tir avec son fusil mitrailleur sur les positions ennemies. Mais par suite de la neige, le fusil-mitrailleur s'enraye. Giron se découvre à moitié, démonte l'arme et la remet en état en un temps record. Les Allemands actionnent toujours leur mitrailleuse et Jacquinot, qui a presque rejoint le groupe, est à nouveau blessé. Giron a repris son tir, mais à nouveau, la neige provoque un incident. Nouveau démontage de l'arme qui, maintenant, crachera la mort. Malgré ses deux blessures, Jacquinot réussit à poursuivre son repli et tombe épuisé dans les bras des brancardiers qui se portent à son secours...» D'autres hommes du groupe tombent encore : René Franquet, de Rachecourt-sur-Marne, blessé à la main, René Varinot, de Morley (où il est né), tué lui aussi d'une balle dans la tête, Léon Dénouveaux, de Germisay, commotionné par l'explosion d'une grenade, viennent tous trois du maquis Mauguet.
Autour du sergent-chef Landéville, il n'y a plus que trois hommes : Georges de Sartiges, de Wassy, Louis Giron, et Eugène Lasalle, de Marnaval, tireur au lance-grenades. Ce dernier va alors dénouer la situation, comme le raconte Michel Bollot : « Gégène Lasalle lance une première grenade. Trop loin. Une seconde tombe en plein milieu du bosquet où sont camouflés les servants. Elle n'explose pas. Lasalle n'a plus qu'une grenade. Pour ne pas manquer son but, il se lève à demi et l'expédie en plein sur la mitrailleuse. Les deux servants sont tués. Une femme allemande, blessée, tombe aux mains d'un autre groupe qui s'avance sur la droite. » Au soir, la 3e section aura déploré quatre tués et six blessés, en majorité appartenant au 7e groupe. Morts : le caporal Party, les soldats Varinot, Emile Bourgeois (bûcheron de Sexfontaines) et un Varois, Marius Cia, tué à l'âge de 16 ans. « C'est au milieu [d'un] «billard» que je suis allé ramasser le jeune Cia, engagé à Toulon, une jambe broyée par une rafale. Aidé de mon radio, Deloge, je lui ai posé un garrot. J'ai su plus tard qu'il était décédé à l'hôpital », précise l'aspirant Thiabaud. Blessés : le sergent Procot, le Bragard René Jacquinot, les soldats Henry, Delphin, Franquet et Duvaux.
Lourdes pertes également à la section Bernard
Pendant ce temps, à droite, la 1ère section du lieutenant Georges Bernard progresse à la faveur d'une haie orientée vers le nord. Elle aussi ne peut déboucher, prise sous le feu d'un violent tir provenant du même point d'appui de la Grande-Haie. Les marsouins doivent se replier sur la haie qui a masqué leur progression. Ici encore, les pertes sont lourdes. Tué, le caporal Edgar Taillat, touché à la gorge par une balle. Tué, le soldat Jean Terrasse, de Marnaval. Tué, le soldat André Chemin, de Saint-Dizier, d'abord blessé au bras puis touché à la poitrine par une rafale de mitrailleuse en atteignant la haie du repli (difficile à franchir en raison des barbelés et des équipements). Blessé, au genou, le soldat Fernand Fontaine, de Saint-Dizier. Tué d'une balle dans la tête, l'adjudant-chef Emile Liotard. Blessé au talon, le Marnavalais Raymond Dubois...
Quant à la compagnie Vial, elle a suivi le mouvement de la 3e compagnie. « Nous avions bu du brandy - un genre de vermouth, se souvient René Pitollet, de la section Caminade. Nous étions comme des fous. » Les ruines de la ferme de Grattery sont atteintes. « Avant 10 h 30 », précise le JMO. Le caporal Maire témoigne : « Nous croisons plusieurs blessés qui se replient et nous apprennent au passage que le sergent Bordier vient d'être tué d'une balle dans la tête. Un par un, et au pas de course, nous franchissons la distance qui nous sépare des ruines fumantes en traversant un terrain complètement dévasté par les trous d'obus. La section se reforme et puis nous progressons à la faveur d'une bande boisée attenante qui nous protège de la vue de l'ennemi... » Il s'agit vraisemblablement de la haie qui a permis à la section Bernard d'avancer, puisque le caporal Maire aperçoit le « corps horriblement mutilé » d'un adjudant : Liotard, sans aucun doute.
Victime des tirs amis
La 1ère compagnie marque un temps d'arrêt. Le commandant de Bollardière rejoint le capitaine Robert Vial et la section Caminade. Il s'agit en effet d'exercer un tir d'appui d'artillerie et de mortiers sur le point d'appui de la Grande-Haie. « Le contact très étroit rend les réglages excessivement délicats », admet l'historique du 1er bataillon. Jean Maire confirme cette difficulté : « Tout à coup, une formidable explosion déchire nos oreilles, tandis qu'une épaisse fumée blanche envahit complètement l'endroit où nous nous trouvons. Avec des sifflements aigus, des éclats incandescents viennent tomber tout autour de nous. Nous sommes cloués au sol, face contre terre. A quelques mètres de moi, un homme crie sa douleur : «ma jambe, ma jambe»... » C'est un Langrois, Gabriel Cardin, qui ne survivra pas à sa blessure. Le chef de bataillon est également touché à la jambe droite. « Nous apprendrons par la suite qu'il s'agissait d'un obus fumigène ami destiné à régler le tir sur la position ennemie. C'était donc légèrement court », note le caporal Maire. Cardin et Pâris de Bollardière ne sont pas les seules victimes de tirs amis. Un obus explose également au milieu des marsouins de la 2e section de la compagnie Eon. Sont blessés le lieutenant haut-marnais Henri Bigorgne, chef de section, le sergent Albert Boulier, d'Ancerville, chef de groupe, Maurice Raout, de Saint-Dizier, Michel Vaubourg, de Moeslains, et René Jubeau, de Saint-Dizier, ces deux derniers âgés de 17 ans. Est-ce cet obus qui explose sans toucher Bernard Moginot et Gilbert Hinderschiett, de la section Bernard ? A noter que durant la journée, la section Bigorgne perdra d'autres hommes. Un tué : le soldat Georges Faber, 21 ans, de Chaumont. Plusieurs blessés : le sergent André Héno, les caporaux Georges Mainvis, de Saint-Dizier (par une grenade), et René Rihn, de Cousances-les-Forges.
Grâce à cet appui feu, il revient à la 1ère compagnie, qui a encore perdu un des frères Guénot (Albert, semble-t-il), de Fayl-Billot (section Aubert), blessé, et le sergent Florent Carmin, chef du 4e groupe, tué, d'attaquer la Grande-Haie. « D'arbre en arbre, nous progressons soit en rampant, soit en bondissant tout en poussant des hurlements de sauvages. [...] Immédiatement, une rafale crépite en notre direction. [...] Etant en position couchée, je remarque à 30 m environ un petit amas de branchages. Cela pourrait bien cacher l'arme automatique. Alors je fais signe à Bourquin qui ajuste son fusil mitrailleur et vide un chargeur. Puis sans perdre une seconde, avec Grandjean, nous fonçons sur l'objectif en lâchant de petites rafales de mitraillette et en hurlant de tous nos poumons. En effet, le tas de branchages dissimulait un trou avec un fusil mitrailleur dirigé de notre côté. Il est abandonné ainsi que plusieurs chargeurs et des grenades à manche. Mais relevant les yeux, nous percevons deux ennemis qui se replient, le dos courbé, la capote touchée de sang, et se faufilent entre les arbres. Grandjean a bien le réflexe de saisir leur arme et de vider un chargeur dans leur direction, mais il est peu probable qu'ils aient été touchés du fait de la protection des arbres... » (Jean Maire).
La conquête du bois Jeanney reportée
La progression se poursuit et appuyé par le FM de Joseph Bourquin, de Courcelles-Val-d'Esnoms, Jean Maire fait trois prisonniers dans un abri. A droite, le 6e groupe perd un tué, le soldat Daniel Muller, de Prangey, à propos duquel Louis Lamotte, de Chalindrey, se souviendra qu'il lui avait dit au revoir avant l'attaque. Prémonition ? Plus loin, la section Aubert découvre une position de mortiers. « Une dizaine de pièces très bien installées sont restées là, abandonnées, mais démunies de leur appareil de pointage », précise le caporal Maire.
« Il est 16 h », selon le JMO du I/21e RIC, lorsque la résistance est réduite.
Revenons à la section Bernard de la 3e compagnie où d'autres hommes sont mis hors de combat*. Si une balle traverse le casque du sergent Charles Harroué sans l'atteindre, en revanche Roland Bassuel, de Saint-Dizier, est légèrement blessé. Jean Albertini, de Toulon, et le caporal Pierre Simon, 20 ans, d'Humbécourt, sont touchés (ce dernier peu avant 14 h, atteint au bras gauche par une balle).
Le bois Jeanney reste l'objectif de la 3e compagnie. Pour appuyer cette dernière, la CCI du 21e RIC, les SME des compagnies Chabot et Eon. Au cours de la journée, la consommation en munitions de la section Quetstroey a été telle que le stock s'est épuisé. L'adjudant Georges Chapron, Marius Mansuy, de Cousances-les-Forges, Emile Ravelet et Bruno Villani, de Saint-Dizier, Jean Chapusot, de Corgirnon, sont alors partis chercher des munitions, malgré les tirs d'une batterie de 88, malgré la neige qui tombe de plus en plus violemment. Pas de quoi émouvoir Marius Mansuy, un « costaud » qui, au milieu des tirs, chargé de quatre caisses de munitions de mitrailleuses, continue tranquillement son chemin, malgré les exhortations de ses camarades (qui eux ont « piqué » un 100 m), assurant à qui veut l'entendre « Ils ne m'auront pas ! » Ils ne l'ont pas eu....
« La 3e compagnie occupe les lisières Sud du bois, juste avant la tombée de la nuit », précise l'historique du I/21e RIC. Le nettoyage est donc reporté au lendemain.
C'était, pour les recrues haut-marnaises, le véritable baptême du feu, et elles se sont bien comportées. Toutefois, la résistance allemande a empêché la conquête de deux objectifs : la ferme Chassagne et le bois Jeanney. Surtout, les pertes du bataillon sont particulièrement lourdes. Pour 30 à 40 prisonniers, le JMO admet dix tués et 26 blessés évacués. Il semble que ce bilan ne concerne que la seule 3e compagnie. Au sein de laquelle, parmi les blessés, figure Florian Wieckowski, de Marnaval, soldat dans une 1ère section qui déplore « quatre tués et treize blessés », selon l'aspirant Thiabaud.
La 1ère compagnie a de son côté perdu, parmi les 18 morts recensés du bataillon, Charles Gadaut, qui serait commis de culture à Merrey, et le caporal-chef Georges Singiez. Ont notamment été touchés Rémy Schutz, de Santenoge, et Georges Michel, de Champigny-lès Langres. Ce dernier, âgé de 24 ans, était un vétéran de la campagne de Norvège de 1940 ; évadé d'un camp de prisonniers, il a rejoint le maquis d'Auberive avec son frère jumeau Charles, qui sert dans le même groupe.
Par ailleurs, un chef de groupe de mitrailleuses de la CA, l'adjudant Georges Blanchot, du Puits-des-Mèzes, devra être amputé de l'index et de deux phalanges de la main droite. Agé de 31 ans, il était sous-officier depuis 1939, servant au 21e régiment d'infanterie. Issu de la Compagnie Châtel (FFI du secteur Est de Chaumont), cet « excellent sous-officier », selon sa citation à l'ordre du corps d'armée décernée en janvier 1945, a été blessé par une rafale de mitrailleuse en observant le résultat du tir d'une de ses pièces qui a mis hors de service une arme automatique. Il sera hospitalisé successivement à Morteau, Besançon, Dijon, Paris... La brochure In memoriam mentionne également, ce jour-là, la mort des soldats Jean Février (né à Tours en 1920) et Louis Lafargue (né en 1925 à Aix-en Provence, domicilié à Saint-Maximin au moment de son engagement), du soldat Henri André (né le 8 mai 1920 au Puits-des-Mèzes), cultivateur issu de la Compagnie Châtel, servant dans une unité régimentaire et mort à l'hôpital de Maîche, tandis que le soldat Marcel Henry, de Germaines (1ère compagnie) est porté décédé le 16 novembre**…
Le bataillon s'installe pour la nuit sur les positions conquises : la compagnie Eon et la section de l'adjudant-chef Jean Delattre (2e compagnie***) tiennent les lisières Sud du bois Jeanney, la compagnie Vial est placée à leur gauche. Le froid est très vif, mais les hommes s'endorment, fourbus, dans leurs trous individuels. « La nuit à la belle étoile est pénible », rapporte l'aspirant Thiabaud.
Parallèlement, ce jour-là, des éléments du II/21e RIC ont progressé à la gauche du I/21e, depuis Pont-de-Roide. « Débouchant des Fourneaux, [ils tentent] de progresser en direction des forges de Bourguignon », note le journal de marche du régiment. Vermondans venait d'être pris par le III/6e RIC lorsque la 5e compagnie, où sert le sous-lieutenant FFI Jacques Henriet (Chaumontais venu de l'état-major du colonel de Grouchy), est accrochée au hameau du Château-Gaillard. A la 1ère section du lieutenant Yves de Rasilly, le sergent Germain Cancet, les soldats Maurice Boissière, Jean Giovendo et Marc Delage sont tués. Du côté de la 6e compagnie, le même jour, le soldat Jean Breugnot, originaire de Clamecy (Nièvre), « est tué par un éclat de "minen" », rapporte son chef de section, le lieutenant Alain Ichon. »
* Selon Gilbert Hinderschiett (témoignage recueilli le 20 avril 1994), qui était alors chargeur au rocket-gun dont le caporal Belgodère était tireur, le Marnavalais André Serrurier, de la 1ère section, figure parmi les blessés du jour. Il avait participé au sabotage de la voie ferrée Saint-Dizier – Revigny-sur-Ornain, fin août 1944, action réalisée par la Compagnie du Val.
** Né le 6 mars 1926 à Bézange-la-Petite (Moselle), décédé à Maîche, il était domestique de culture à Villars-Montroyer où vivait son père. Marcel Henry s'était enrôlé avec son frère aîné Paul.
*** Peu engagée, la compagnie Chabot déplore au moins un blessé : le grenadier Paul Buat, de Montier-en-Der (3e section).



