mercredi 23 août 2023

La mort d'une compagnie, forêt de la Harth, 3 décembre 1944


Roland Haberthur, une des victimes de la tragédie. (Collection familiale). 

 Nous avons déjà présenté ici la composition de la 6e compagnie, 2e bataillon du 21e régiment d'infanterie coloniale. Cette unité avait été formée en octobre 1944 par l'incorporation de volontaires métropolitains dans la 6e compagnie du 4e régiment de tirailleurs sénégalais.

Confiée au capitaine Maurice Brissaud, elle monte en ligne le 3 novembre 1944 à Pont-de-Roide (Doubs), et perd un premier tué le 8 novembre par accident : Gaston Caillier, né en 1924 à Ougney-Domiot (Doubs). Le 15, le bataillon passe à l'offensive. Laurent Breugnot, né en 1924 à Clamecy, dans la Nièvre, est touché à la tête par un éclat de minen. Le Doubs est passé le 17, puis les marsouins progressent par Seloncourt, Etupes, Fesches-le-Châtel, Méziré.

Le 22 novembre, la 1ère section du lieutenant Maurice Peltier mène une action à l'écluse n°7, commune de Bourogne. Un accrochage a lieu. Le sergent André Pierron est touché au cou, le sergent-chef Joseph Damour et Gaston Brenet sont mortellement blessés, Georges Ducouloux et Sylvain Barral sont tués. Le 30 novembre, la 6e compagnie arrive à Berentzwiller.

Voici le récit de ce que fut son destin, extrait de notre ouvrage "De la vallée de la Marne aux sources du Danube".



" 2 décembre 1944

« Rassemblement ! Embarquement sur des GMC dans une demi-heure. Tenue de combat !... ». Cantonnée à Berentzwiller depuis le 30 novembre, la compagnie Brissaud vient d'être alertée. Les hommes grimpent dans les camions. En fin d'après-midi, précise le fonctionnaire caporal Martial Villemin (3e section), de Plombières-les-Bains. Son camarade Jacques Dezavelle (1ère section), natif de Noisy-le-Sec, note : « Tout le long de la route, mon caporal, un ancien - sept ou huit ans de services - tétait avec le plus grand plaisir à son bidon de gnole... Soudain, un bruit mou : il vient de s'écrouler, ivre mort, sur le plancher du GMC. Arrivé à destination, rien ne le réveillera... La forêt. Terminus... »

Martial Villemin : « Nous mettions pied à terre à l'entrée d'un bois, dans un chemin forestier partant de Habsheim et se dirigeant vers Pont-du-Bouc... Nous entrions dans la forêt de la Harth-Sud... ». Lieutenant Alain Ichon, chef de la 2e section : « Nous apprenons que nous devons relever une compagnie du 23e RIC qui attaquera demain matin... ». D'un projet d'attaque, le soldat Dezavelle a également connaissance : « Notre chef de section, le sous-lieutenant Peltier, nous met au courant de la situation : nous allons occuper une tête de pont sur le canal du Rhône-au-Rhin, au lieu dit Pont-du-Bouc, ce qui doit permettre, demain, de déboucher sur le reste de la forêt, ensuite de dégager le nord de Mulhouse, ceci avec l'aide de blindés et de Marocains qui sont là aussi... ».


Cette attaque doit en effet être menée le 3 décembre 1944 par la 4e division marocaine de montagne (DMM) en direction de Hombourg, avec pour objectif Ottmarsheim. Pour la 6e compagnie du II/21e RIC, la mission est de relever, au Pont-du-Bouc, la 6e compagnie du II/23e RIC, commandée par le capitaine Dauvergne. Cette dernière a été intégrée dans un secteur défendu par deux compagnies du I/1er Régiment de tirailleurs marocains : la 1ère du capitaine Morand et la 4e du lieutenant Martin.


Martial Villemin raconte dans quelles conditions la compagnie Brissaud est partie relever la compagnie Dauvergne : « De nuit, nous avancions vers le canal de Huningue dont le trajet Nord-Sud est parallèle au Rhin situé à 4 km. Un peu avant le canal, nous quittions le chemin vers la gauche et, par un crochet dans le bois, nous rejoignions le chemin de halage du canal. Un blindé passa à grande vitesse. Nous nous étions jetés sur les bas-côtés. Personne ne savait s'il était des nôtres ou si c'était un blindé allemand. Lorsqu'il eut disparu, nous reprîmes le cheminement jusqu'à l'endroit où nous devions franchir le canal. Le passage consistait en quelques planches jetées sur une péniche coulée au milieu de l'eau. On n'y voyait absolument rien. Ce fut un miracle de ne pas perdre du monde au cours de la traversée. Nous n'en aurions été avertis que par le bruit de la chute. Le miracle devait continuer. Ma section en file indienne, en silence absolu, devait gagner les emplacements de combat d'une section de l'unité qu'elle relevait. Nous ne devions jamais rencontrer ceux que nous relevions ! Ils étaient, parait-il, du 23e RIC. La confusion était totale. Notre guide s'était visiblement perdu, et nous derrière lui. Nous marchâmes longtemps, en tournant sans doute, dans la nuit noire. Mon sergent lâcha quelques mots d'où je compris vaguement qu'on était foutu. Il n'en dit pas davantage, craignant de nous démoraliser. Il est vraisemblable qu'au cours de notre progression, nous avons dû franchir en aller et retour les postes allemands. En effet, un camarade nous raconta, par la suite, qu'il était tombé et que l'une de ses mains projetées en avant pour se retenir avait rencontré, au niveau du sol, un casque d'acier surmontant une tête qu'il avait sentie osciller sous le choc. A la question qu'il avait posée, du style : «Qu'est-ce que tu fous là ?», on n'avait rien répondu. Le camarade s'était relevé et s'était hâté de rejoindre la file. Notre incursion, bien involontaire et maladroite, avait, cependant, dû impressionner les ennemis et ceux-ci n'avaient pas bronché devant l'audace de ce qu'ils prenaient pour une patrouille de nuit... ».

Tout comme André Vaudois, alias Pinot, un soldat de la 1ère section originaire de Luxeuil-les-Bains (« nous tournons en rond »), le lieutenant Ichon confirme qu'il y a eu errance « quelques temps dans la forêt (malgré le guide) ». Mais pour sa part, l'officier témoigne avoir trouvé « enfin la compagnie du capitaine Dauvergne, dont nous occupons les trous de combat. Les gens du 23e sont visiblement soulagés de cette relève et très pressés de retrouver un coin plus calme, car ici, «ça pique»... ».


Les marsouins prennent donc position. Le volontaire haut-saônois André Vaudois témoigne : « Un officier nous dit : « Chacun dans un trou » pour passer la nuit, le fusil à la main et l'oreille tendue au moindre bruit suspect... ». Jacques Dezavelle : « Vite, le trou individuel, l'emplacement pour le FM. Tout est paré. La nuit arrive, les gardes s'organisent. Dieu merci, il ne fait pas mauvais : pas trop froid et pas de pluie ». Martial Villemin : « L'obscurité était complète. Je ne voyais pratiquement rien devant le trou d'où seule ma tête dépassait. Mes yeux s'habituant, je crus distinguer une petite clairière. Lorsque le jour commença à poindre, je m'aperçus que mon regard butait sur un gros buisson situé à quelques mètres ! »

La nuit s'écoule. Le lieutenant Ichon note : « Patrouilles sans incident... ».


3 décembre 1944

Lieutenant Alain Ichon : « 6 h du matin. Ca tiraille de partout. Nous voyons arriver un Marocain hébété, sans arme. Je me rends au PC du capitaine Brissaud qui me décrit une situation catastrophique : la compagnie de Marocains, à notre droite, a été balayée. La section Philippe attaquée vers 6 h a eu deux ou trois tués... ». Les Allemands, appartenant au bataillon Aust appuyé par des chars lourds, viennent en effet de lancer une offensive dans la forêt de la Harth - vers 4 h 30 selon l'historique du 1er RTM.

La section Philippe, c'est la 3e de l'aspirant Fernand Philippe où sert le fonctionnaire caporal Martial Villemin : « Notre fusil-mitrailleur se mit à tirer sans arrêt sur la gauche. On nous fit sortir de nos trous. L'attaque s'était produite le long des berges du canal, pour couper la tête de pont que nous tenions sur la rive Est. Un engin blindé allemand couvrait l'opération sur le chemin du halage... ». Lieutenant Ichon : « Le capitaine décide de resserrer le dispositif sur Pont-du-Bouc. La section Peltier, à ma droite, décrochera la première. En franchissant le layon Nord-Sud pris en enfilade par un char allemand, elle a des pertes : Peltier est blessé à la jambe... ».

Décrochage délicat illustré par les récits de deux anciens de la 1ère section. André Vaudois, alias Pinot : « Sortis des trous, nous passons par les sommières qui étaient balayées par les tirs de mitrailleuses, ainsi qu'un char qui était en bout de ligne. Nous étions obligés de rentrer dans la forêt, tous dispersés... ». Jacques Dezavelle, instituteur de Noisy, arrivé devant ce fameux layon évoqué par le lieutenant Ichon : « Les Allemands le tiennent sous le feu du véhicule blindé : ils tirent sur tout ce qui bouge. Je vois Valentin, un ancien qui avait fait l'île d'Elbe, Toulon, tomber, touché à une jambe, semble-t-il. Plus tard, en allant chez des parents à Saint-Nicolas-de-Port, je trouvai son nom sur le monument aux morts1. Chacun son tour, nous bondissons pour traverser le layon : la mitrailleuse boche arrose à chaque fois et continue à chercher dans les arbres après notre passage. A mon tour, je plonge... Sauvé pour le moment. Nous nous regroupons ; nous sommes une quinzaine avec les sergents Arrighi et Pierron... ».


Le chef de la 2e section raconte : « Le groupe Técher, à ma droite, commence à fléchir, puis se replie. Le groupe Cungs en fait autant ; seul le groupe Malleux reste encore en place. Un agent de liaison envoyé vers le capitaine a trouvé le PC abandonné en hâte... » Le lieutenant Ichon précise également que « le groupe Pierron a reflué avec des éléments de la 3e section (adjudant Gaudin) : ils n'ont pu rejoindre le capitaine et sont tombés sur les Allemands. Nous sommes encerclés par le sud, coupés de Pont-du-Bouc. Avec moi, ma section et une vingtaine d'hommes des autre sections ; quelques sous-officiers : Malleux, Bourrat, Gaudin... » L'officier poursuit : « Par où se replier ? Des petites reconnaissances envoyées dans plusieurs directions se heurtent partout aux Allemands. Will2 est tué. Je décide d'aller vers l'ouest-nord-ouest. Bourrat et Boiteux sont en avant-garde. Nous devons changer plusieurs fois de direction en nous heurtant à des groupes ennemis... ». 

Jacques Dezavelle appartient à cette odyssée : « Toute la matinée, nous errons dans la forêt, à la recherche d'un passage libre vers Mulhouse, vers les nôtres. A chaque fois, nous sommes «allumés», nous devons faire demi-tour... ». 

Martial Villemin : « Nous débusquâmes un petit noyau d'ennemis. Le tir fut très rapproché, une grenade à manche explosa à quelques mètres de moi. Je tirai presque à bout portant sur le lanceur. » 

Dans son témoignage, le lieutenant Ichon précise que l'ennemi lui paraît également désemparé, « à tel point que certains préfèrent ne pas nous voir ! » 

Son détachement aura l'occasion de faire des prisonniers. Jacques Dezavelle : « Vers midi, j'aperçois deux «Boches». Un coup de fusil dans leur direction. Ils jettent leurs armes, lèvent les bras et accourent vers nous... ». Alain Ichon garde ainsi, parmi les captifs, le souvenir « d'un jeune Belge qui nous suivra jusqu'au bout ».


Après tant d'heures passées à marcher, à échapper aux tirs allemands, les hommes de ce détachement font halte. 

Martial Villemin : « Nous étions exténués. Il nous fallait aussi nous concerter et écouter dans le silence ce qui se passait autour de nous. Un avion d'observation de chez nous tournait en rond au-dessus de la forêt. Nous lui fîmes des signes. A travers les hêtres dépouillés de leurs feuilles, il pourrait, peut-être, nous voir ? Peu de temps après - il était environ midi - un intense bombardement commença... Nous nous étions tous élancés à plat ventre, la tête proche d'un arbre, le corps allongé dans le sens de la trajectoire... Instinctivement, chacun choisit les plus gros arbres. Celui vers lequel je me lançai fut occupé avant moi par un camarade. En un éclair, je me dirigeai vers l'arbre immédiatement voisin (un mètre environ), quoiqu'il fut beaucoup moins gros. ». Ce «camarade» qui l'a précédé, c'est Robert Guinchard, de Besançon : il « fut mortellement blessé quelques minutes plus tard par le même obus qui me frappa au bras et démolit à quelques mètres de là le bras droit du sergent Michel Alcaraz. L'éclatement s'était produit entre les branches. Sous le choc, le sergent se leva alors que les obus tombaient toujours et il disparut en courant... ».

Le lieutenant Ichon se trouve également sous ces obus « éclatant dans les arbres en fusant... Nous tombons sur un détachement allemand chargé de garder des prisonniers de la 3e section (Jean Simonet...) ; tous, aplatis sur le sol, ne nous voient pas arriver. Les prisonniers libérés n'en reviennent pas, et nous repartons avec quelques prisonniers allemands en plus... ». Puis ce bombardement, ajoute-t-il, « devient si intense que nous sommes obligés à notre tour de nous plaquer au sol. C'est là probablement qu'ont été tués ou blessés, par les éclats d'obus, beaucoup d'hommes de notre groupe, en particulier ceux dont nous retrouverons les corps tristement rassemblés, dans la forêt, le 9 février : Roger Dantung, l'adjudant Joseph Gaudin, Bernard Arnicot, Richard Maupertuis, le sergent André Pierron, André Florentin, Henri Ramo, Robert Guinchard, tué à côté de moi, Guyot, blessé à la tête...3 ».

Terrible constat : les marsouins - à l'instar du lieutenant Alain Ichon, d'André Vaudois ou de Martial Villemin - resteront persuadés que ce bombardement a été l'oeuvre de canons français : « On entendait parfaitement, au loin, les coups de départ. Selon la direction de ceux-ci, ce devait être des 105 de chez nous qui nous tiraient dessus ! Les obus tombaient très serrés sur ce coin de forêt… Le tir dura quelque 10 minutes... Le silence après le vacarme était anesthésiant. Nous somnolions comme des animaux fatigués, des animaux blessés. Nous n'avions ni faim, ni soif pour le moment... Nous vivions au ralenti. Tous ceux qui n'étaient pas morts étaient blessés...» «Pour ma part, j'ai été blessé à la joue gauche par un éclat retiré neuf ans après à Nancy (hôpital militaire Sédillot), Villemin, blessé au poignet, (René) Leymarie, à la cuisse, (Raymond) Péchin, au-dessus de la cheville, (Pierre) Lothaire, également au mollet, ce dernier était de Luxeuil, comme moi, comme mon beau-frère (Georges) Weishaar4 qui a été tué, (Maurice) Cagnant, blessé à la fesse, (Georges) Gradelet5 a été tué lui aussi... » (André Vaudois, ordonnance du sous-lieutenant Peltier).

René Leymarie « était à côté de notre frère quand il a été mortellement blessé... Combien de temps a-t-il souffert ? Il est impossible de le dire », précisera Jean Haberthur en 1996, dans une plaquette rendant hommage aux trois volontaires de Grandvillars tombés dans la forêt de la Harth (Bernard Arnicot, 18 ans, Roger Dantung, 19 ans et Roland Haberthur, 19 ans).


    Après le bombardement, des marsouins vont continuer leur odyssée, ou plutôt leurs odyssées. 

    Lieutenant Ichon : « Notre groupe s'est réduit à une quinzaine d'hommes, dont plusieurs sont blessés. Nous franchissons la voie ferrée, un petit canal, puis l'allée de Sausheim, où nous avons un accrochage avec des motocyclistes allemands. C'est là sans doute qu'ont été tués Boiteux6, Cungs, et plusieurs autres blessés. Nous ne sommes plus que neuf : Varlet, Bridon, Morel, Simonet, André Parent, Jean-Marie Galmiche, Rietsch, et nos prisonniers - sauf le Belge - se sont tirés. Mais visiblement, nous avons quitté la zone des combats, et ne sachant rien de la situation, je pense qu'en sortant de la forêt, nous retombons dans nos lignes. Nous franchissons le canal, et nous aidant d'une péniche, et débouchons de la forêt non loin de Baldersheim. En arrivant aux premières maisons, il faut bien se rendre à l'évidence : le village est tenu par les Allemands. Les servants du canon 75 PAK en batterie nous ont laissés approcher sans méfiance, nous faisons prisonniers l'un d'eux, mais l'autre a eu le temps de s'enfuir et a donné l'alarme. On commence à nous arroser des fenêtres, et il faut se replier sur le billard au sud du village, sous un feu nourri (Galmiche blessé, Rietsch7 tué). Nous ferons ainsi deux kilomètres, non sans couper la ligne téléphonique qui court le long de la route, avant de nous réfugier dans une maison du village suivant - lui aussi tenu, hélas, par les Allemands. Pris entre deux feux, dont celui d'un canon antichars qui pulvérise notre abri, il ne reste plus qu'à nous rendre pour éviter plus de morts inutiles... »

    Martial Villemin : « La nuit se mit à tomber. On la passa sur place, sans bouger ou presque... La nuit s'écoula. Elle fut traversée par les plaintes des blessés graves... Guinchard mourut à côté de moi. Nous parlâmes longtemps. Il me donna le nom et l'adresse de sa fiancée... Je ne quittai Guinchard, au matin, que quand il n'eut plus la force de me répondre... Un à un, nous nous relevâmes à grand peine. Il ne faisait pas très froid, ou alors nous ne le sentions pas... Nous laissâmes là un camarade blessé qui criait encore et nous traita de salauds quand il comprit que nous nous éloignions... Grâce à ma carte, nous savions dans quelle direction il fallait s'efforcer d'aller. La forêt était calme. Notre troupe, d'une quinzaine de gars, cheminait lentement. Certains, blessés aux jambes, avaient coupé des bâtons pour s'aider... Tout à coup, dans un de ces chemins de service rectilignes qui sillonnent les grandes forêts domaniales, deux ou trois Allemands apparurent... L'arme pointée, ils s'avancèrent. Ceux qui pouvaient lever encore au moins un bras s'exécutèrent. Les Allemands nous firent signe de les suivre... » 

    André Vaudois, certainement dans ce groupe : « La nuit est complète. La plupart d'un groupe dont je faisais partie - une quinzaine environ - nous nous dirigeons vers la maison de la garde-barrière, où nous passons la nuit, au milieu des plaintes des blessés. Puis le matin arrive. L'on sort dehors, et là, il y avait également des mulets du régiment marocain. Quelques-uns étaient tués par la mitraille et les valides nous servent à transporter les blessés aux jambes. Il y avait un camarade qui était commotionné devant la maison, par la déflagration d'un obus. Puis, en route. Nous traversons la ligne de chemin de fer. Surprise, un nid de mitrailleuses allemandes nous pointe. Et voilà... »

    Jacques Dezavelle : « Vers 15 h ou 16 h, nous formons un groupe curieux : quelques éclopés français, quelques prisonniers allemands et sept ou huit d'entre nous, sains et saufs. Maintenant, devant nous, une belle route à traverser. De l'autre côté, c'est peut-être nos lignes ? Prudence pour traverser. Arrighi envoie deux volontaires de l'autre côté : Marc Turin, un étudiant savoyard dont le père, officier, a été tué en Tunisie, et un autre. Ils traversent, nous appellent et, tandis que nous les rejoignions, nous sommes tous «allumés». Turin tombe. J'ai déjà fait plusieurs pansements dans la journée, je rampe vers Marc pour essayer de le soigner aussi. Il est atteint gravement, il mourra quelques heures plus tard8... Soudain, nous entendons des bruits légers, des froissements : on s'approche. Qui est-ce ? Des camarades ? Des Boches ? Le sergent Arrighi risque un oeil tout à l'entour, se retourne vers nous et nous dit, sans enthousiasme : «Rendons-nous, les petits, y en a tout autour»... Nous lançons nos armes, nous nous redressons et nous regardons : tout autour de nous, 30 ou 40 Allemands... Ils nous désarment... »

Des pertes terribles

Au 4 décembre 1944, la 6e compagnie du II/21e RIC a cessé d'exister. Selon le journal de marche du régiment, le 21e RIC aurait perdu en forêt de la Harth 137 disparus, chiffre englobant morts et prisonniers (dont deux ou trois officiers et trois aspirants). 22 marsouins ont pu rejoindre les lignes : « Sur l'ensemble de notre 6e compagnie, seuls reviennent le capitaine Brissaud, légèrement blessé à la jambe, le sous-lieutenant Peltier, un aspirant légèrement blessé, un sergent-chef, 18 hommes ». Il semble que l'aspirant corresponde à Philippe. Quant aux sous-officiers et hommes, ils ne sont pas nommés, mais nous savons que figurent parmi eux le sergent Gérard Franck, beau-frère du lieutenant-colonel Gufflet (adjoint au chef de corps), qui tombera en Allemagne, Jean Beltinelli, Beme (seul rescapé de la section Ichon !), Césaire Chambelland, Della Santa, Roger Girardot, Higy, André Jullien, Roger Vacelet.

Un point mystérieux : le nombre exact de morts du II/21e RIC. Le fascicule In Memoriam, qui rend hommage aux victimes du régiment, en recense23 tombés ce jour-là. Or les témoignages que nous avons recueillis, les archives d'état civil et celles du ministère de la Défense permettent de porter ce bilan à au moins 41 tués, peut-être même 48… Ce qui est énorme à l'échelle d'une compagnie.

Ajoutons que la plupart des corps des marsouins de la compagnie Brissaud sont restés dans la forêt de la Harth jusqu'au 9 février 1945, date de leur découverte par des hommes du 21e RIC revenus dans ce secteur.


Un mot sur les deux victimes haut-marnaises de la journée : né en 1922 à Etueffont-Bas (Territoire-de-Belfort), aîné d'une famille de huit enfants10, Michel Zeller, fils d'un colonel de spahis, fiancé à une Bragarde, servait dans la compagnie du Val. Sa conduite lors de la libération de Saint-Dizier lui a valu une citation à l'ordre des FFI. André Pierron est né en 1909 à Ancerville. Il a fait carrière dans la Marine jusqu'à sa démobilisation en 1940. Domicilié à Humbécourt, il a rejoint le maquis Mauguet. Sergent dans la section Peltier, il a été blessé à deux reprises au cours de patrouilles, les 21 et 22 novembre. Quant à l'aspirant Max Vella, de Bologne, qui servait soit dans la 6e compagnie, soit dans la compagnie d'accompagnement, voici quel sera son destin, raconté par le lieutenant Ichon : « Emprisonnés à Villigen, nous avions pu avoir quelques contacts avec l'extérieur grâce à un prisonnier français qui nous avait procuré une carte ennemie et une boussole... Nous avons profité de notre évacuation sur Berlin, avec trois jours de vivres, pour fausser compagnie à nos gardiens au cours d'un changement de train à Rothweil et gagner la frontière suisse près de Beggingen (Shaffhouse), non sans quelques péripéties. » Cela s'est déroulé le 28 décembre, Ichon et Vella retrouvant le 2e bataillon en janvier 1945.


Pour être complet sur cette tragédie, signalons que les combats ont fait rage toute la journée, marquée par le repli des garnisons du point d'appui de la Grünhutte et de celui du carrefour 232.

Le 1er RTM a subi ce jour-là des pertes terribles (au total, le régiment a perdu en forêt de la Harth 162 tués, dont les lieutenants Meyer, Martin, de Houlay et le capitaine Leclerc, tous tombés le 3 décembre), 349 blessés et 279 prisonniers.

Des éléments de la 1ère division blindée ont également été engagés ce 3 décembre. Le 5e régiment de chasseurs d'Afrique (RCA) déplore deux tués (dont l'aspirant Paget), onze blessés et la perte de deux chars ; le 3e escadron du 9e RCA compte deux tués (dont le lieutenant Jurion), quatorze blessés, seize disparus, et la perte de quatre tank-destroyers, six jeep ; la 15e compagnie médicale déplore quatre blessés et deux disparus.


En guise de conclusion :

Parmi les prisonniers :

- André Vaudois, beau-frère de Georges Weishaar, sera interné, avec Raymond Péchin, de Delle, au stalag X A. Il résidait, en 1996, à Ludres, près de Nancy, où il recevra en 2010 un diplôme d'honneur. Il se souvient que Jacques Goujat, « blessé dans le dos, rendait le dernier soupir, sur une table où on l'avait transporté dans un petit village alsacien, Niederetzen, non sans m'avoir donné son adresse avant de mourir, Amplepuis (Rhône), où j'ai communiqué à mon retour de captivité, et c'est moi qui ai retrouvé sa tombe dans un cimetière du petit village de Ruestenhaat... »

- Jacques Dezavelle se souviendra que pour donner à boire à ses camarades captifs, avec Raymond Chirol, « nous prenons plusieurs bidons vides et demandons aux Allemands de garde la permission d'aller à l'eau ; il y a une citerne, sur le côté de la bâtisse ; nous sortons avec une sentinelle. Soudain, le canon ! Je suis plaqué au sol, l'Allemand aussi, mais Chirol est tombé, il se plaint et souffre atrocement : il a un éclat d'obus dans le ventre ; il délirera toute la nuit et le lendemain matin, nous le transporterons jusqu'à Chalampé sur un brancard de fortune ; il mourra plus tard11 et Daniel Olle, du même village que lui, nous le confirmera ensuite ». Rapportant qu'une soixantaine d'hommes de la 6 sont captifs, dans une caserne de Colmar, Dezavelle s'évadera avec quatre camarades (dont Barbier12) le 9 décembre 1944, passant en Suisse.

- Martial Villemin évoque, dans ses souvenirs de prisonnier, les noms de Pinot (Vaudois), Lothaire, Larrandart (sic), « forgeron dans le pays basque », René Leymarie, Maurice Gagnant, Guyot, Jacques Roger, Lucien Liblanc, Manuel Acosta, Lacour, Pechin... Une anecdote qui l'a marquée, au stalag XA, à Schleswig, où il est arrivé le 11 décembre 1944 : « Nous avions été annoncés sous le nom de «gaullistes». Les camarades qui nous recevaient étaient prisonniers depuis 1940... La réception des «gaullistes» fut absolument triomphale... Nous étions, ici, considérés par les anciens comme de véritables héros. Ils se mirent en quatre pour nous... J'ai les larmes aux yeux quand je pense à cet accueil des anciens... »

1 André Florentin, et non Valentin.

2 Emile Will, âgé de 20 ans, était originaire de Delle.

3 Gaudin, originaire de Loire-Inférieure, était âgé de 36 ans ; Maupertuis est né en 1926 ; Ramo a vu le jour en 1925 à Pignans (Var), et il a été tué par balle.

4 Georges Weishar est né en 1925 à Lunéville (Meurthe-et-Moselle).

5 Né en 1920 en Côte-d’Or.

6 Pierre Boiteux, né en 1922 à Metz ; Jean-Joseph Kuntz est mort par éclat d’obus.

7 Ernest Rietsch, né en 1914 à Ensisheim (Haut-Rhin).

8 Marc Turin est né en 1924 à Alger.

9 N'oublions les six hommes de la compagnie tombés avant cette attaque.

10 Renseignements communiqués par son frère Jean-Marie Zeller, lui-même engagé dans la division Leclerc.

11 Raymond Chirol, né à L'Ecouvotte (Doubs) en 1921, est déclaré mort pour la France le 4 décembre à Badenweiller, en Allemagne.

12 Né en 1926 dans le Doubs, Roger Barbier décédera de ses blessures le 3 avril 1945 après le passage du Rhin.


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