vendredi 9 janvier 2026

A l'assaut de la Poche de Royan (14-18 avril 1945)

L'opération Vénérable a été lancée le 14 avril 1945.

    L'assaut de la Poche de Royan a été lancé par des unités de l'armée françaises épaulées par des unités d'origine FFI. Ce sont les opérations de ces dernières qui sont ici évoquées en détail sur la base des JMO et des comptes-rendus d'officiers conservés à Vincennes. 


    "C'est une Division de marche Gironde, confiée au général André d'Anselme, qui se lancera à l'assaut du camp retranché de Royan. Elle est composée de régiments d'origine FFI, de formations régulières venues d'Afrique, appuyés par des éléments blindés et d'artillerie de la 2e division blindée du général Leclerc. Effectifs disponibles : près de 24 000 hommes. A cette force s'ajoutent les 5 500 soldats de la Brigade Oléron, qui seront également engagés dans ces combats se déroulant simultanément avec ceux de la Brigade Carnot chargée, quant à elle, de réduire la Pointe de Grave (opération Médoc). Jour J : le 14 avril 1945, jour où la 1ère armée française poursuit désormais la conquête de la rive droite du Rhin. 

    14 avril 1945. Les Lorrains du 150e régiment d'infanterie à l'assaut de la ligne d'avant-postes 

    De toutes les unités servant devant les Poches de l'Atlantique, le bataillon est celui qui est originaire du territoire le plus éloigné de l'océan : la Lorraine. C'est en effet à partir du Groupe Lorraine 42 du commandant Frédéric Rémélius (Noël), qui opérait aux confins de la Meurthe-et-Moselle et des Vosges, qu'a été mis sur pied le I/150e RI, régiment commandé par le lieutenant-colonel Paul Turbet-Delof, 46 ans, et dont les deux autres bataillons ont été recrutés dans la Meuse. 

    Créé sous le nom de bataillon de marche 5/20 (ou III/26e RI) en septembre 1944, le I/150e RI du commandant Cyrille Blangenois venait de participer à des patrouilles dans la forêt d'Argonne (Meuse), secteur dans lequel il était arrivé le 31 décembre 1944. D'un effectif de 26 officiers, 549 sous-officiers et hommes de troupe, le bataillon Blangenois était, avant son départ pour la Meuse après l'offensive de l'Ardenne, impatient de servir sur un front. En témoigne un rapport sur le moral rédigé par le sous-lieutenant Maurice Gay, 34 ans, de Bayon, commandant provisoirement la 2e compagnie : "La troupe a nettement l'impression et n'a peut-être pas tort, qu'on la « laisse tomber ». [...] Malgré tout, on peut entièrement compter sur les gradés et hommes de la compagnie, qui tous ne demandent qu'une chose : être équipés et partir au combat". Ce vœu sera exaucé, avec l’arrivée du bataillon sur la côte Atlantique début février 1945. 

    Pour l'assaut du 14 avril 1945, le I/150e RI, qui a gagné dans la nuit Pont-à-Luçon, au sud de Semussac, appartient au sous-groupement Frugier du groupement Sud, commandé par le colonel Henri Adeline. Dans ce sous-groupement, les Lorrains sont associés au 107e RI et au 1er escadron (capitaine Christian d'Aboville) du 13e régiment de dragons*. Destinée à percer la ligne d'avant-postes ennemie de part et d'autre de la route Cozes – Saint-Georges-de-Didonne, l'action débute à 6 h 20 par une préparation d'artillerie d'un quart d'heure exécutée notamment par le Régiment de canonniers marins du capitaine de corvette Toureille et par l'artillerie de la 2e DB. L'aviation française appuiera également l'opération. Le I/150e RI a pour objectifs Semussac, le bois de la Chasse et le château de Didonne. Les Lorrains seront soutenus par le 2e peloton (lieutenant Bertoleaud) des dragons, parti de la région Nord de Fontenille, et par le 3e peloton (aspirant Ollier), au nord de la route. Son flanc est couvert par le II/107e RI du capitaine Jean Lafitte, qui s'est également porté dans la région de Pont à Luçon. 

    Le bataillon Blangenois se met en mouvement à 6 h 35. En deux heures, il va atteindre tous ses objectifs. Les 1ère et 3e compagnies des lieutenants Louis Dupont et Edmond Prévot occupent Semussac, la 4e compagnie du lieutenant Joseph Guillemot s'assure du Moulin des Ardillers. Quant à la 2e compagnie du lieutenant Pierre Quirin, elle se dirige vers la ferme et le bois de la Chasse... La ferme est « occupée par un ennemi mordant », note le rapport du capitaine de dragons Christian d'Aboville, dont le peloton Bertoleaud soutient l'action des Lorrains. La résistance est vive, en effet. La compagnie Quirin déplore sept tués, la plupart victimes d'un seul soldat allemand, et sept blessés, mais l'objectif est pris, de même que le château et le parc de Didonne - par la compagnie Prévot. Bilan pour le bataillon Blangenois : 70 prisonniers dont deux officiers, au prix de neuf tués dont trois sous-officiers, et 29 blessés dont un officier et neuf sous-officiers. [Le rapport du sous-groupement Frugier parle de 64 prisonniers dont deux officiers, contre sept tués et 30 blessés au bataillon (dont 18 à la 1ère compagnie)].     Le sous-lieutenant Henri Moroz et le sergent-chef Camille Bresse, de la 3e compagnie, figurent parmi les blessés. Venus de Lorraine, Louis Breton, 20 ans, Louis Brogonzoli, 21 ans, Joseph Clavecin, 31 ans, Albert Leullier, 19 ans, Jules Mackel, 20 ans, Maurice Marchal, 30 ans, tombés à Semussac, le sergent Raymond Stephano, 35 ans, décédé de ses blessures à Grézac, sont morts sur la terre de Charente-Maritime qu’ils sont venus libérer. 

    Le château de Didonne étant tombé, le peloton Bertoleaud continue sur Trignac et Les Brandes, en soutien du bataillon du Régiment de Bigorre, et sur Musson et Toussonge, avec le III/6e RI (Foch).
    A l'extrême-gauche du sous-groupement Frugier, au sud de la zone d'opérations du I/150, non loin de la Gironde en direction de Meschers, le II/107e RI (moins la 3e compagnie) s'est vu fixer pour mission d'occuper Cassine, Beauregard, Biscaye, le moulin de Beloire et Beloire. Ancien 1er régiment Bernard, le 107e RI ou Régiment Frugier a vu le jour le 20 octobre 1944. D'abord à quatre bataillons, puis à deux, en janvier 1945, après la fusion des 3e et 4e bataillons. A la différence par exemple du 6e RI, qui ne compterait aucun officier FFI dans ses rangs pour une proportion de 50 % d'officiers d'active, 94 % des officiers du 107e RI sont FFI, 5 % sont réservistes, et 1 % seulement d'active, selon un rapport sur le moral daté du 16 février 1945 et signé par le lieutenant-colonel Charles Frugier. Ses effectifs sont alors de 99 officiers, 337 sous-officiers et 1 058 hommes de troupe, provenant à 40 % de la Haute-Vienne et à 40 % de la Charente. Au moment de la rédaction de ce rapport, l'état-major du régiment était à Gémozac, celui du I/107 (capitaine André Servais) à Arces, celui du II/107 (capitaine Jean Lafitte) à Saint-André-de-Lidon.

    Comme le 107e RI doit progresser à midi, une préparation d'artillerie est déclenchée à 11 h 45 par deux escadrons de chars moyens et « par le III/12e RA sur la cote 42 et Le Chantier » (rapport du sous-groupement Frugier). L'opération se déroule très favorablement. Au II/107e RI, dont le flanc nord-est est couvert par le I/107e, le capitaine Lafitte rend compte, à 13 h 20 : « Biscaye, Cassine, Beauregard, moulin de Belloire, Belloire sont à nous sans un coup de fusil. » Vingt-cinq minutes plus tard, une patrouille du bataillon est poussée aux Trois Journaux. « Ce village n'est pas occupé. Conformément aux ordres reçus, la 3e compagnie du II/107 se porte vers Grange – Saint-Martial ». Prochaine mission : « Attaquer Meschers et bloquer la lisière Sud du bois de Suzac, à hauteur de Villeneuve, Le Fagnard, Perat. » Préparation d'artillerie à 16 h 45, progression du bataillon Lafitte à 17 h. Trois quarts d'heure plus tard, le chef de bataillon rend compte : « Le bataillon entre dans Meschers. » A 18 h 15, la localité est occupée : quatre prisonniers, pas de perte. 

    L’autre sous-groupement du groupement Sud, celui du lieutenant-colonel Louis Faulconnier, agit à droite du I/150e RI. Il comprend notamment le bataillon Richon du 1er régiment de Bigorre. Mission lui a été donnée de prendre La Valade, La Gondonnière, Trignac, le Moulin du Canard et Les Brandes. Parti à 7 h derrière le I/150e RI, le bataillon, renforcé par la 11e compagnie Wacherot du III/6e RI (Bataillon Foch), reçoit l'ordre d'avancer dès l'annonce de la prise de leurs objectifs par les Lorrains. 

    A 9 h 55, apprenant que Trignac n'est pas fortement tenu, les Pyrénéens s'y portent « sans préparation d'artillerie ». L’historique du régiment détaille les opérations : « 10 h 30. La 1ère compagnie (capitaine Desbois), 3e section en tête, tourne la corne Nord du château de Didonne et pousse sur Trignac. Elle est suivie par la compagnie du bataillon Foch (capitaine Vacherot) qui doit couvrir le flanc gauche de la 1ère compagnie. La 2e compagnie (capitaine Sanz) suit la 1ère. La 2e section de la 2e compagnie prend le contact avec la [Gondonnière], mais est prise à partie par de violents tirs d'armes automatiques provenant de Trignac. 10 h 45. Les éléments ennemis occupant la [Gondonnière] se replient, en combattant, sur Trignac. La 2e section de la 2e compagnie occupe la [Gondonnière], puis se porte sur la route au carrefour Sud de Trignac pour couvrir le flanc gauche de la 1ère compagnie... 11 h 15. La 3e section de la 3e compagnie s'empare de La Valade. La 3e compagnie couvre le flanc gauche du bataillon en s'installant du parc du Château (exclu) à La Valade (inclus). La 2e section de la 1ère compagnie aborde Trignac qui se défend opiniâtrement. Trignac est enlevé. Vingt prisonniers. » 

    A 11 h 45, tous les objectifs du bataillon sont atteints, la 1ère compagnie ayant notamment capturé une mitrailleuse, deux FM, plusieurs armes automatiques et 22 prisonniers, la 2e compagnie effectuant le nettoyage des Brandes. Ayant perçu la veille cinq mitrailleuses lourdes, le III/6e RI du lieutenant-colonel Auguste Bouvron, dont la 11e compagnie (lieutenant Charles Wacherot) a, nous l'avons vu, été rattachée au Bataillon de Bigorre, se porte vers Le Chay qui sera sa base départ. Il se mettra en mouvement à 10 h 30, après un « violent bombardement des premières lignes ennemies par l'aviation alliée (300 appareils se succèdent par vagues) » effectué de 9 h à 10 h. Objectifs : Musson et Toussaugé, au nord-ouest de Semussac. C'est la 9e compagnie du lieutenant Fournier et la 10e du lieutenant Coutant qui se portent en avant. « Le passage des champs de mines s'effectue dans un ordre parfait, le déminage ayant eu lieu pendant la préparation d'artillerie, rend compte le journal de marche du Bataillon Foch. Vers 11 h 15, la 9e compagnie fut arrêtée pendant un quart d'heure par un violent feu d'armes automatiques. Après neutralisation de ce nid de résistance, la 9e compagnie reprit sa progression et atteignit son objectif vers 12 h, montrant une agressivité remarquable. La 10e compagnie dans sa progression rencontra des résistances mais manoeuvra parfaitement et atteignit également son objectif vers 12 h. » 

    Pour soutenir Wacherot qui est bloqué devant Musson, le commandant Richon pousse les 1ère et 2e sections de la 1ère compagnie de son Bataillon de Bigorre ainsi que des chars. Les Pyrénéens ont des pertes : « Le soldat Cance est blessé sur la route. Le caporal Guyot est grièvement blessé en mettant en position son lance grenades [il mourra de ses blessures]. La 3e section passe en tête. Son groupe de droite est pris sous le feu d'un lance-grenades et d'armes automatiques. La 3e section enlève la résistance et fait 20 prisonniers. » Musson est nettoyé. Treize soldats allemands y sont pris, puis d'ultimes résistances dotées d'armes automatiques sont réduites, au prix de la mort du soldat Paul Cassou, 18 ans, et de la blessure du soldat Pierre Plisson, qui mourra le lendemain. A 12 h 30, le Bataillon Bigorre et le III/6e RI – qui a capturé 30 à 50 prisonniers - s'installent défensivement, le premier entre le château de Didonne et Les Brandes, le second aux Brandes. 

    Dans l'après-midi et la soirée, les soldats français seront soumis à de « violentes réactions de l'artillerie ennemie ». Chez les cadres de la compagnie Wacherot, on se souvient : « Soudain, un claquement sec arrive à nos oreilles, un obus. Vite nous reconnaissons le bruit du 88... Tout à coup ce fut étourdissant, l'obus n'est pas tombé bien loin. Il y a des plaintes dans la 1ère section. Le chef de section bondit, c'était à côté de lui. Son adjoint, le sergent Sanné, était blessé... Vers 22 h, c'est un voltigeur de la 3e section : Rouffaud qui est tué par un obus tombé à 20 cm de sa tête. » 

    Un mort (Georges Rouffaud, 23 ans, décédé le lendemain à Grézac), trois blessés légers, tel est le bilan de cette journée donné par le journal de marche du Bataillon Foch. Cette unité charentaise a, par ailleurs, participé au déminage de la région. Dans un rapport, le colonel Reymond, nouveau chef de corps du 6e RI, se louera de la conduite des démineurs du régiment, aux côtés des sapeurs du génie, au cours des opérations de Royan : « Chacune des compagnies de FV du Bataillon Foch disposait d'un groupe de démineurs d'une dizaine d'hommes, commandé par un sous-officier... Le Bataillon Foch disposait d'un faible nombre de détecteurs et la détection des mines s'effectua le plus souvent par le procédé rudimentaire de la baïonnette...» L'officier concédera que l'emploi de ces éléments fut « très réduit », mais que grâce aux renseignements recueillis, à l'action de l'aviation et de l'artillerie qui a eu pour résultat « le bouleversement des zones minées », à la faible résistance de l'ennemi, ces opérations ont été réalisées sans grand dommage... 

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    Au nord du sous-groupement Faulconnier, le I/50e RI (ex-Brigade Rac de l'AS Dordogne Nord) du commandant Théophile Plassart a pour mission de réduire Brie. La localité se situe à l'est de la route Saujon – Médis – Royan, qui est l'axe d'opération de son groupement, le groupement Nord du colonel Granger avec le I/4e RZ, le 6e bataillon porté de tirailleurs nord-africains, le II/131e RI et des éléments blindés de la 2e DB. La 3e compagnie du lieutenant Brachet, qui a pris à 8 h 10 le bois au sud de la commune, commence le nettoyage de la localité vers midi. Vers 13 h, Brie est aux mains des Périgourdins, les 2e et 3e compagnies s'installent face à l'ouest. Les pertes sont lourdes à la «2» qui a perdu sept tués, dont Pierre Chabasse, Maurice Gamin et Serge Dzoudzewitch, tous trois âgés de 20 ans, et la 3e déplore cinq tués (dont le sous-lieutenant Pierre Gros) et douze blessés. 

    Les autres morts du bataillon sont le sergent-chef Charles Carabin, 28 ans, le sergent Jacques Tillier, 24 ans, Gabriel Parisien, 19 ans, Jean-Marie Reynaud, Eugène Brousard, 16 ans et cinq mois (il est né le 13 novembre 1928 à Angoulême). Le sergent-chef Robert Panier, les sergents André Courtaud et René Mazeau font partie des blessés, comme René Bourdelle, 20 ans, mort de ses blessures le lendemain à Saintes. 

    Durant cette première journée de combats qui aura permis la conquête d’une première ligne d’avant-postes assommée par la préparation d'artillerie et le bombardement aérien, un autre succès est à noter : la prise de Médis par le 4e RZ qui, tout comme le 6e bataillon porté de tirailleurs nord-africains, a été particulièrement éprouvé. 

15 avril 1945. Les Charentais du 107e RI avancent malgré les mines 

    La veille, c'est surtout le I/150e RI qui a été engagé au sein du sous-groupement Frugier. Aujourd'hui, c'est au tour du 107e RI. Les archives du régiment précisent quelle est la mission du sous-groupement :
« II/107 : s'emparer des organisations défensives du Compin (à l'extérieur du champ de mines) et de la Pointe de Suzac (à l'intérieur du champ de mines). I/107 : s'emparer des organisations défensives du Berceau et de Chenaumoine (à l'intérieur du champ de mines). I/150 : action de diversion vers Chenaumoine par le ravin Ouest de Semussac sans pénétrer dans le champ de mines. » Deux escadrons de chars moyens, le III/12e RA, le groupement d'artillerie Menuel ainsi que l'aviation appuieront l'action. Déclenchement des tirs : à 11 h sur la pointe de Suzac (à l'extrémité de l'estuaire de la Gironde, entre Saint-Georges-de-Didonne et Meschers), à 12 h 50 sur Le Compin et Le Berceau. Au lendemain de la prise de la ligne d'avant-postes, cette action s'inscrit dans le cadre de l'attaque du camp retranché de Royan qui, explique une des premières évocations de l'opération Vénérable parue après la guerre, est
« composé de trois groupes d'ouvrages puissamment armés : Vaux, Jaffe et Belmont ; [de] la presqu'île d'Arvert où se trouvaient installées les grosses pièces d'artillerie de marine de la Coubre et du Pavillon »

    15 avril 1945, 13 h 30 : les fantassins du lieutenant-colonel Frugier progressent. Une heure plus tard, le II/107e RI du capitaine Lafitte est au Compin, « après court barrage de 77 ». Du côté du I/107e, les éléments de tête arrivent au Chantier et à la cote 42. Tous sont bloqués par un champ de mines. En milieu d'après-midi, les démineurs du bataillon parviennent à réaliser une brèche. A partir de 16 h 30, le I/107e du capitaine Servais pénètre dans le champ de mines et s'empare du Berceau et de Chenaumoine, faisant 35 prisonniers, au prix de cinq blessés : le lieutenant Peyretou, « par une balle dans la figure », et quatre passagers d'un camion ayant sauté sur une tellermine. En fin de journée, le I/107e s'installe défensivement sur les positions conquises. Parallèlement, le bataillon Lafitte occupe les fortifications de la Pointe du Suzac : 32 prisonniers. La liaison est prise à 17 h 15 avec le bataillon de marche n°5 (BM 5) qui a atteint Didonne, ayant perdu son chef de corps, le lieutenant-colonel Henri Tourtet, 45 ans, et un commandant de compagnie, le capitaine Renaud Manuel, 36 ans, tous deux tués. Les Limousins et Charentais poursuivent leur progression et atteignent la route Suzac-Didonne. Mais ils ont subi des pertes. Deux tués : le sergent-chef lorrain Victor Liautard, 34 ans, et le sergent Henri Duvergne, 38 ans. Cinq blessés, dont le jeune capitaine Claude Forillière, 23 ans, et le lieutenant Rippe. Par ailleurs, une méprise de l'aviation alliée a causé la mort du sergent René Hamelin, 26 ans, et blessé un soldat.

    Le sous-groupement Frugier a donc réalisé la liaison avec celui du lieutenant-colonel Louis Faulconnier, auquel appartenaient le BM 5, le BM 2 du commandant Amiel et le Bataillon de Bigorre. Quelle a été la journée des Pyrénéens ? Elle a commencé par la capture, dans la nuit, par le lieutenant Gachies de la 1ère compagnie, du poste avancé du hameau Chez Mouchet : huit prisonniers. Puis l'officier a reconnu la route Cozes – Saint Georges-de-Didonne et constaté, à hauteur de la cote 39, qu'il n'y avait que peu de mines anti-chars. Avant de se porter en avant, une première préparation d'artillerie est exécutée à 8 h 30. Réalisée par trois groupes du 32e RA (de la 10e DI) et un groupe du 64e RA (division Leclerc), elle a pour objectif d’ouvrir des brèches dans le champ de mines afin de progresser. Le journal du Bataillon Foch note que le bombardement aérien allié qui a suivi a été « plus puissant que la veille », puisque 500 avions ont notamment pris pour cible Belmont, la cote 39 et le fort de Boube. Puis une seconde préparation est déclenchée à 12 h 50, avec « les batteries de bombes fusées (prises à l'ennemi en Tunisie) commandées par le colonel Menuel ». Grâce aux brèches ouvertes, le BM 2 du commandant Amiel peut occuper les trois ouvrages de la cote 39, faisant 80 prisonniers. Mais il se heurte à la résistance du poste d'Enlias, qui est finalement enlevé à 18 h 40, après que deux commandants de compagnie ont été blessés. Direction ensuite la Triloterie, à Royan. A ce moment, le Bataillon de Bigorre se met à son tour en mouvement. « Une section (lieutenant Lopez) aidée par le BMA 5 réduit rapidement un îlot de résistance (20 hommes) qui tirait sur le PC avancé du sous-groupement. » Le commandant Richon reçoit alors l'ordre de pousser sur Saint-Georges-de-Didonne. Grâce à la création de brèches par le génie de la 2e DB appuyé par la section de déminage de Bigorre, les Pyrénéens entrent à 19 h 45 dans la commune, la 3e compagnie et la 2e qui la suit procèdent au nettoyage. Historique du bataillon de Bigorre : « Le soldat Fourcade abat plusieurs ennemis d'une rafale, le lieutenant Papelebe est blessé au visage par éclats de grenade. » 

    Jusqu'au milieu de la nuit, « le bataillon est violemment harcelé, par des armes automatiques et des mortiers. Partout il maintient ses positions sans le moindre repli. Le moral est remarquable. Les commandants de compagnie ont du mal à retenir leurs hommes qui veulent partout pousser de l'avant. Mais l'ordre du sous-groupement est formel. L'attaque du réduit n'aura lieu que le 16 à 7 h avec les moyens suffisants. » Le réduit, c'est celui de la Pointe de Vallières. 

    Du côté des autres formations du sous-groupement Frugier, respectant scrupuleusement l'ordre d'opérations, le I/150e RI du commandant Blangenois s'est contenté d'une action de diversion. Quant à l'escadron d'Aboville du 13e dragons, d'abord dépêché pour aider le 107e RI à réduire une résistance vers Le Compin (mais il n'a pas eu à intervenir), il a progressé sur la route de Saint-Georges-de-Didonne à la Tuilerie pour tendre la main au BM 5 orphelin de son chef. A hauteur de Didonne, il a dû se replier pour passer la nuit à Villeneuve. 

16 avril 1945. Périgourdins et Gascons traversent la Seudre 

    Au nord de Royan, la conquête de la presqu'île d'Arvert, entre l'océan et la Seudre, rivière côtière qui sépare notamment Marennes de La Tremblade, revient à la Brigade Oléron du général René Marchand, composée des 50e et 158e RI et du 1er bataillon de fusiliers marins de Rochefort. L'objectif, expose le général de Larminat, était de franchir la Seudre afin de tourner les défenses ennemies de la presqu'île dont l'assaut serait « long et coûteux ». Composé des commandos Granet, Gacoin et Fressy, le groupement de commandos du commandant Adrien Capin (chef du I/158e RI) commence à passer le fleuve sur une flotte de bateaux à moteur entre 5 h 30 et 6 h 30, prenant pied près des Moulins de Braud et aux débarcadères nord et sud de La Tremblade. La 2e compagnie du capitaine Jean Granet perd un tué (Louis Ragot, 21 ans) mais occupe sans difficulté les Moulins de Braud et la Briquetterie. Puis Capin fonce sur La Tremblade dont le centre a été incendié. Il y est rejoint à 10 h par le commando Gacoin et à 11 h par Fressy qui a fait onze prisonniers dans un blockhaus. 

    Quand l'autre élément de la première vague, le groupement Fournier (renforcé de la 5e compagnie du capitaine Jean Hayez), débarque à 7 h 30, c'est sous un tir d'artillerie. Le lieutenant André Nicolas, 22 ans, est mortellement blessé sur la plage du Mus du Loup. Puis c'est au tour de l'aspirant André Bonay, 21 ans, du Groupe franc marin Armagnac, de perdre la vie. Après avoir fait huit prisonniers, le groupement du capitaine de corvette Fournier prend la route de Ronce-les-Bains. Un troisième officier est tué par éclats d'obus près du phare : le sous-lieutenant Jean Sizabuire, 36 ans. Le 158e RI comptera encore d'autres victimes : Guy Rouyer, Jacques Lacombe, 29 ans. Pendant ce temps, le II/158e (4e compagnie du capitaine Maurice Moreau, 6e compagnie du capitaine Louis Martin, le reste de la CA 2 du lieutenant Claude Nectoux, compagnie Mellac), formant la deuxième vague, entame la traversée de la Seudre à partir de 8 h 50, avec le lieutenant-colonel Henri Monnet. Dans la matinée, le commandant Maxime Célérier de Sanoy, chef d'état major du régiment, est tué par un éclat d'obus. Agé de 46 ans, il avait été chef de bataillon du 6e bataillon de chasseurs alpins en Norvège en 1940... avant de servir dans la Milice. A 14 h 30, l'attaque de Ronce-les-Bains est déclenchée par une préparation d'artillerie. Une demi-heure plus tard, les fantassins progressent. Mais l'ennemi a abandonné la commune, qui est occupée. Dernier événement de la journée : la prise, vers 17 h, du poste de la Pointe aux herbes (douze prisonniers). 

    Commençant le passage de la Seudre à 6 h 30, le 50e RI du jeune lieutenant-colonel Rodolphe Cézard, 29 ans, qui a débarqué au sud, a subi également des pertes, notamment au 3e bataillon du commandant René Tallet. A la 9e compagnie du lieutenant Jean Courant, l'adjudant-chef Raoul Isnard, 27 ans, est tué devant Chambion, nettoyé à 9 h 30 par la 10e compagnie du lieutenant Himmeslpach. Cette unité occupera également Chatressac, Chaillevette, Le Marvoux, la Petite-Borderie, tandis que la 11e entrait dans Maine-Simon avant de réaliser la liaison en début d'après-midi avec le 158e RI. Tombés à Chatressac et Chaillevette, le caporal-chef Alfred Quintard, le caporal Edouard Tallet, 24 ans, les soldats Paul Metiviers, 19 ans, Raymond Douet, 21 ans, et Jean Chaminade, 19 ans, sont les hommes du bataillon qui ont trouvé la mort durant ces opérations. Mais la liaison est réalisée par la Brigade Oléron avec les sous-groupements de la 2e DB, à Etaules et dans le secteur de La Tremblade – Ronce-les-Bains.     C'est également près de La Tremblade qu'une compagnie du 131e RI fait la jonction avec les hommes du général Marchand. Car de son côté, le II/131e RI du commandant Lucien Vel, accompagné de blindés, a enfin été lancé au combat et a commencé, dans la matinée, à progresser en direction de Jaffe, entre Royan et Saint-Sulpice-de-Royan. Pris à partie par des mitrailleuses postées dans la ferme Maine-Baguet et dans un ouvrage, ce qui lui a occasionné des pertes, il a réduit ces résistances avant midi puis, appuyé par l'artillerie et les mortiers, a enlevé Jaffe, faisant 40 prisonniers, avant que la 8e compagnie du capitaine Robert Le Charpentier ne réduise deux nouveaux ouvrages. Au total, le bataillon Vel aura fait 300 prisonniers.

    Le 16 avril 1945, jour où les Français ont pris les ouvrages de Jaffe et de Vaux, et nettoyé la presqu'île d'Arvert, est surtout celui où le BM 5, désormais confié au capitaine Perrier, entre dans la ville meurtrie de Royan. Quant à l'escadron d'Aboville du 13e dragons, il appuie la compagnie Thuilliers du III/4e RZ dans le nettoyage du bois de Pontaillac : « Le 2e peloton pousse le long de la mer en direction de la Tour du Chaix. Tirant sur le fort K 103, il met le feu aux munitions. Vers 11 h (23 h), l'obscurité étant venue, l'escadron était porté à proximité du casino où il passait la nuit. » 

* * * 

    Le Bataillon de Bigorre avait donc pour objectif la Pointe de Vallières, à l'ouest de Saint-Georges-de-Didonne. Sa nuit n'a pas été de tout repos : un coup de main ennemi a été repoussé, puis le sous-lieutenant José Chirigoni et huit hommes de la 2e compagnie ont été blessés dans la prise d'un canon anti-char. L'attaque est lancée à 7 h 10. L'historique du bataillon en précise le déroulement : « La 1ère compagnie dépasse la 2e (en soutien) sur la route de la Pointe de Vallières, 2e section en tête. Elle est arrêtée par un barrage anti-chars et un champ de mines couvrant la position de la cote 25... La cote 25 tire au mortier. L'ennemi occupant le phare tire au FM. Un canon anti-char est repéré à la cote 25. Il est détruit par un tir de mortiers de 81 du groupe Dardot. La 3e section nettoie la zone située entre la mer et la route au sud-est de la cote 25 et est prise sous un très violent tir de mortiers. Nous avons un tué et dix blessés. A la 1ère section et parmi les agents de liaison il y a dix blessés. La section de déminage de l'adjudant-chef Fourcade pratique une brèche dans le champ de mines, jusqu'aux barbelés en direction de la cote 25. Elle est prise à partie par un violent tir de mortiers, de mitrailleuses provenant de la cote 25 et d'un FM installé dans une maison qui domine le champ de mines (Fourcade est grièvement blessé).

    11 h. Les chars effectuent des tirs au canon sur la cote 35 [sic]. L'ennemi résiste violemment. La 1ère compagnie part à l'assaut, entraînée par le capitaine Desbois debout sur un char. La 2e section (lieutenant Gachies) est en tête. Le combat est dur. Pendant ce temps, un passage est pratiqué dans le barrage anti-chars sur la route de la Pointe de Vallières. La 3e compagnie progresse en direction du phare. La 2e section de la 1ère compagnie, soutenue par le reste de la compagnie enlève dans un dernier élan la cote 25. La 1ère compagnie capturait une trentaine de prisonniers. De nombreux tués ennemis sur le terrain... La 2e section, soutenue par les 1ère et 3e sections, continue, dans son élan, vers la mer. La 1ère section (lieutenant Paquot) nettoie la partie Est de la cote 25 sous le feu d'armes automatiques. Le lieutenant Paquot est grièvement blessé. Le capitaine Desbois commandant la 1ère compagnie est blessé légèrement et continue le combat... Quelques résistances subsistent. Un des hommes de la 1ère compagnie a la cuisse emportée... » 

    A 13 h, la 3e section de la compagnie Desbois enlève une mitrailleuse à proximité de l'hôtel Oceanic (dix prisonniers), deux blockhaus sont également pris, puis la section parvient à la mer où la liaison est établie avec la 3e compagnie. Cette dernière a eu des pertes. « Une mitrailleuse en tourelle, en position à 200 m au nord du port, blesse mortellement le sergent-chef Roth. La 1ère section prend à revers les armes automatiques en position au centre [de] la Pointe de Vallières et aidée par les chars fait quinze prisonniers malgré une résistance acharnée. En dégageant un barrage anti-chars sur la route du port, le sergent-chef Robert et sept hommes sont blessés par une mitrailleuse au pied du phare, appuyée par un FM placé derrière le barrage. Les chars tirent au canon. La 2e section tourne la position, coiffe la mitrailleuse et le FM et fait dix prisonniers. » La Pointe est nettoyée, et c'est à ce moment que la liaison est réalisée par les hommes du lieutenant Jean Cazenave avec la 1ère compagnie, puis par la 2e avec le BM 2.

    Mission remplie pour les Pyrénéens, qui perdront encore trois blessés le lendemain matin lors d'une opération de nettoyage. [Le Bataillon de Bigorre sera cité à l'ordre du corps d'armée par le général de Larminat. Les pertes du bataillon sont de sept tués (Armand Roth, Claessens, Cassou, Pierre Guyot, Plisson, Barbe, Antoine Gil, Antoine Rono) et 66 blessés ; celles du BM 2, de 20 tués, 86 blessés ; du BM 5, huit tués (dont trois officiers), 23 blessés ; du III/6e RI, un tué, trois blessés ; du 13e RD, deux tués (dont un officier), un blessé.] 

    17 avril 1945. Les dragons capturent l’amiral Michahelles 

    Au lendemain du passage de la Seudre, le III/158e RI quitte au matin La Tremblade et atteint le Galon d'or à 13 h, puis la Pointe d'Arvert vers 19 h, tandis que le III/50e RI atteint Courant. Toujours en soutien du 4e RZ, le 2e escadron (capitaine Woillaume) du 13e dragons (2e peloton du lieutenant Breton, 3e escadron de l’aspirant Escoffier) appuie le bataillon du capitaine Arnoult dans l’attaque de la Pointe de Pontaillac, PC de l’amiral Michahelles, commandant les forces allemandes. A 12 h 35, un drapeau blanc apparaît à l'entrée du blockhaus. L'amiral et 109 hommes se rendent aux dragons et aux zouaves. Puis une demande de reddition est adressée à la garnison des forts de la Coubre. Avant de faire mouvement vers le Médoc, où il a été appelé en renfort, l'escadron d'Aboville a, pour sa part, participé au nettoyage des rues de Pontaillac, nettoyage « particulièrement difficile en raison de l'obscurité, de la fumée et de la présence d'un ennemi difficilement accessible... Trois blessés furent faits en allant relever des blessés du 4e régiment de zouaves »

    Le 18 avril 1945, le II/50e RI nettoie la forêt de la Coubre. A cette date, le régiment aura perdu 18 tués (dont deux officiers) et 48 blessés. Au petit jour, la 2e DB et le 4e RZ obtiennent la reddition de la garnison de la Coubre. Les combats de Royan sont terminés : ils ont coûté aux forces françaises 154 tués et 700 blessés. Parmi les dernières victimes : le sous-lieutenant Paul André (Tatave), du I/150e RI, mortellement blessé par l'explosion d'une mine sous sa camionnette, tandis que le sergent Bernard et le soldat Martin étaient blessés."

Sources principales : archives du 1er régiment de Bigorre, SHD, GR 19 P 65/4 - archives du 13e dragons, SHD, GR 12 P 109 - archives du 6e RI (rapport du lieutenant-colonel Chambre daté du 15 juin 1945 ; courrier adressé au général d'Anselme le 8 juillet 1945), SHD, GR 12 P 4 - archives du 107e RI, SHD, GR 12 P 19 - archives du 131e RI, SHD, GR 12 P 23 - archives du 158e RI, SHD, GR 12 P 26 - archives du Régiment Foch ("Journal de la 11e compagnie"), SHD, GR 13 P 77 -MENNEGAND (Félix), De la colline inspirée aux embruns de Royan. Le Groupe Lorraine 42, Félix Mennegand, 1947, Nancy. FRED (Capitaine), La Brigade Rac, 1977. Le bataillon Violette, 1975 - Le Bataaillon de guérilla de l'Armagnac. 158e RI, CTR Editions, 1997 - archives personnelles de l'auteur.

* Régiment récréé le 7 octobre 1944 à Orléans et équipé de chars B1 bis et Somua.

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